Présentation de l'ouvrage de Gérard Faÿ "Collectivités, territoires, et mal-développement dans les campagnes marocaines" par le Pr. Majid Benabdellah

 

Introduction

  • L’IAV Hassan II a organisé un séminaire à l’occasion de la parution de l’ouvrage de Gérard FAY, Professeur à l’Université Paris VII- Jussieu et ancien professeur à l’Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme (INAU), et l’Ecole Nationale Forestière des Ingénieurs (ENFI).
  • Ce séminaire fait partie d’une série de séminaires organisés par la faculté des lettres et des Sciences Humaines de Rabat, de Kénitra auxquels ont participé les auteurs ayant contribué par la lecture de cet ouvrage qui constitue une contribution à la connaissance des campagnes marocaine dans une période caractérisée par des mutations
  • Les mutations ont touché les sociétés et leurs rapports aux ressources naturelles et artificialisées. Ces rapports sont à la fois conflictuels et coopératifs, où des enjeux externes tant au niveau local, régional et national voire même international ont pesé de leur poids afin que les campagnes connaissent autant de défi à moyen et à court
  • Cet exposé est une brève lecture et une ébauche de discussion des 4 premières sections de l’ouvrage sus intitulé.
  • Dans cette présentation, il a été souligné pour chaque article (ou chapitre), les principaux constats, questionnements ou recommandations de l’auteur.
  • Cette note comporte à la fin quelques réactions ou suggestions proposées à l’auditoire et à l’auteur lui-même en vue de l’animation de la discussion générale.

1ère section : Dans les montagnes rifaines et telliennes, de redoutables dégradation.

  • Dans le préambule Gérard Faÿ annonce les couleurs sans tournures « les multiples plans et projets visant à assurer le développement économique et sociale des montagnes rifaines et telliennes n’ont donné que des résultats insignifiants, en raison de la dégradation écologique … car ces projets ont été conduits sans vraie concertation avec les collectivités territoriales    ».    Tout    en    insistant      qu’aucune pauvreté  naturelle      ne condamne ces montagnes au sous-développement.

Chapitre 1 : L'évolution d'une paysannerie montagnarde : les Jbala Sud-Rifains

  • Ici l’auteur évoque la nécessité du recours à la notion de finage dans sa démarche : « les finages sont des unités d’aménagement virtuelles qu’il convient de faire exister à nouveau ; toutes les connaissances empiriques qui existent    dans   la   paysannerie    doivent    être   revivifiées   ; il faut encourager les initiatives créatrices capables de rendre aux Jbala, sous des formes nouvelles, quelque chose de l’autonomie dont ils disposaient dans le passé.

Chapitre 2 : Les conditions d'un véritable développement rural

  • Ce texte explique l’échec des 3 interventions majeures de l’Etat par le manque d’attention à l’égard des pratiques agricoles des paysans et une profonde incompréhension de leurs organisations coutumières.
  • En résumé, échelonnées sur une soixantaine d’années, les interventions dont il est question, depuis les reconstitutions du vignoble durant la période 1920 et 1940 puis les premières plantations de vignes effectuées par l’Etat en 1958 en passant par le projet DERRO pour la plantation d’oliviers, représentent des échecs aux lourdes conséquences.
  • L’auteur nous en fournit nombre d’arguments. Ces échecs auraient été, au moins partiellement, évités si l’on avait pris soin d’obser ver les pratiques agraires et d’organiser des concertations avec les collectivités sur ce qu’ il était possible et souhaitable de réaliser à leur bénéfice.
  • Et l’auteur   d’en   conclure   qu’une   «    le paysage agraire de la basse montagne rifaine, comme celui de la plupart des campagnes du Vieux Monde, très anciennement peuplées et exploitées, résulte d'un long ajustement entre un certain milieu géographique et les communautés humaines qui y sont établies ».

Chapitre 3 : Comment lutter efficacement contre l’érosion dans les montagnes rifaines et telliennes ?

  • Titre d’une contribution en 1992, communiquée à des journées de travail à l’Université de Poitiers « afin d’examiner les aspects de l’érosion des sols dans leurs relations avec les interventions humaines ».
  • Pour pallier à la dégradation écologique, dont les déterminants sont toujours à l’œuvre, l’auteur propose suggère qu’il « il faut organiser, dans le cadre de collectivités territoriales de droit moderne (communes, délégations, …) des conc ertations entre la pop ulation et les ser vices  publics afin d’abou tir à d es sch émas d’aménagement des territoires ».

Chapitre 4 : Dans les montagnes rifaines, déstructuration des territoires et erreurs d'aménagement

  • Dans une communication donnée lors du colloque « La montagne méditerranéenne », organisé en 1998 à l’Université d’Aix-en-Provence G. Faÿ souligne qu’en 1996 on célébrait au Maroc la mise en eau de la grande retenue du barrage El Wahda sur le site M’Jara (province de Taounate) et se demandait : ne fallait-il pas s’étonner qu’un pareil ouvrage ait pu être édifié sans qu’aucune action d’envergure n’ait été engagée pour lutter contre l’érosion dans l’ immense bassin versant dominant la retenue ?
  • Face aux inquiétudes qui entourent les actions imprudentes et à la dégradation continue des systèmes écologiques le  chercheur  propose qu’ « il faut redonner à des collectivités villageoises restructurées les pouvoirs d'une gestion intégrée de leurs territoires, promouvoir une articulation convenable entre ces collectivités et les communes'' ...


Chapitre 5 : Tanghaya : Un projet agro-sylvo-pastoral pour le Rif occidental

  • Dans cet article concernant une petite zone du Haut Rif l’auteur expose plus sa démarche méthodologique dans l’orientation des travaux de ce projet, en tant que sociologue, en commençant par une « enquête de reconnaissance destinée à demander aux jma’as des villages ce qui leur semblait utile et possible, délimitation de la zone d’étud e et d’ inter vent ion… ».
  • Après deux  de  travail  l’équipe  de  projet  a  remis  à  l’administration  un« Schéma d’aménagement sylvo-pastoral et de développement intégré de Tanghaya » couvrant la décennie 1978-1988, avec un rapport contenant des recommandations qui auraient pu permettre de faire sortir cette zone de la dynamique désastreuse dans laquelle elle s’enfonçait».
  • La mise   en   œuvre   de   ce   projet       supposait la création d’une part de Groupements sylvopastoraux en vue de concertations permanentes entre les services agricoles et les collectivités de base et d’autre part une Cellule de coordination des interventions des Services publics concernés.

2ème  section : Dans le Moyen Atlas et ses avant-pays : des organisations-socio- spatiales à repenser

  • L’auteur nous propose dans cette section 3 textes, publiés entre 1986 et 1989, concernant des collectivités occupant les territoires s’étendant de part et d’autre du dir d’Azrou Khénifr Là encore il réaffirme que « la sauvegarde des cédraies du Moyen Atlas et la valorisation du potentiel de cette montagne    impliquent    la              formation     de              groupements              d’agro- pasteurs »  tout en soulignant que des modèles d’organisation  ont été proposés (mais ont-ils jamais été mis en œuvre ?) se demande-t-il.

Chapitre 8 : Réinventer la jma'a : Réflexions pour le développement des milieux pastoraux

  • Il s’agit d’une communication donnée lors du colloque en novembre 1987 à l’IVA Hassan II de G. Faÿ était alors enseignant-chercheur à l’INAU et coordonnait les travaux d’une des 12 ou 13 unités d’étude composées dans le cadre du  Projet  d’Azilal.    Il remarque ici que « les enquêtes avaient fait découvrir, surtout dans le Haut-Atlas oriental, des collectivités, capables de s’opposer efficacement à tout empiètement agricole et toute installation humaine durable dans l’espace pastoral commun ». G. Faÿ ne dissimule pas sa stupéfaction du « peu d’attention que la plupart de nos collègues accordaient aux collectivités anciennes, ainsi qu’à leur gestion des ressources communes ».
  • Et d’en déduire que « dans l'ensemble du Maroc, depuis l'Indépendance, les collectivités coutumières ne suscitent guère l'intérêt des cadres nationaux ou des experts étrangers qui ont pour tâche de concevoir les "stratégies" du développement rural et de définir les conditions de leur mise en œuvre ».
  • En annexe de cet article, et à titre d’illustration, l’auteur donne un exemple de cadre conventionnel régissant l’organisation et le fonctionnement d’un groupement d’éleveurs intitulé « Projet de statut pour le groupement sylvopastoral des Ait Azzouz (commune rurale d’Ain Leuh) ».

Chapitre 10 : Dans la province d’Azilal, des forêts malmenées et contestées

  • Ce texte est une des contributions produites par les membres de l'Unité d'Etude qui s’est chargée de l’analyse des « Conditions sociojuridiques de l'utilisation des ressources naturelles et des terres cultivées » en janvier
  • Ce texte repose essentiellement sur des informations recueillies lors de l'enquête Méchiakhats, à savoir :
  • des observations concernant le domaine forestier situé sur le territoire des Méchiakhats concernés,
  • les réponses apportées par nos interlocuteurs à différentes questions traitant des rapports de la population aux forêts et autres espaces domaniaux ou présumés
  • Les aspects les plus évidents de la dégradation des forêts sont le point de départ de notre réflexion.

3ème  section : Dans le Haut-Atlas central ; Un enjeu forestier majeur

Chapitre 12 : Propositions législatives pour l’organisation des usagers des forêts

  • G. Faÿ a été chargé au sein de l’équipe du Projet parcours « la promotion de structures d’encadrement pour la rationalisation de l’utilisation des parcours forestiers et l’élaboration, le cas échéant, des statuts juridiques de  ces institutions ».
  • Effectivement, il a rédigé un texte en 1979 où il a retracé le déroulement de sa démarche dans cette tâche. « Il s'agit de concilier la conservation des massifs boisés et l'augmentation des productions ligneuses (exigences d'intérêt national) avec la satisfaction des besoins des populations locales en combustibles végétaux et en fourrages. Techniquement possible, cette conciliation suppose en toutes circonstances, la limitation et l'organisation des prélèvements que les populations des régions forestières effectuent dans les massifs boisés. »
  • L'expérience acquise, spécialement dans les zones du projet Parcours, conduit à la mise sur pied de groupements sylvopastoraux répondant aux caractéristiques  suivantes :
    • ils englobent d'office tous les ressortissants d'une ou plusieurs collectivités auxquelles des droits d'usage sont reconnus,
    • la réglementation des prélèvements s'effectue dans le cadre d'un parc  de groupement ou zone de développement forestier et pastoral qui correspond au finage des collectivités intégrées au groupement.

Chapitre 15 : Sagesse ancienne, erreurs modernes dans la gestion des eaux de surface au Maroc

  • Il s’agit, cette fois, d’une communication proposée lors d’une réunion de la Commission des régions arides et semi-arides du Comité national français de géographie tenue en 1999. L’auteur a voulu comparer la façon dont les sociétés anciennes conduisaient les eaux de surface vers leurs terroirs irrigables avec les pratiques contemporaines qui privilégient l’utilisation d’eaux préalablement stockées dans de grandes ret
  • « L’ illus ion moderne a été de croire que la création de grandes retenues sur les cours moyens ou inférieurs des oueds les plus importants pouvaient mettre définitivement à la disposition du pays de très importants volumes d’eau. Comme la plupart des barrages ont été édifiés sans que l’on ait engagé des aménagements capables de pallier l’é rosio n à l’amont, les retenues s’envasent ».

Chapitre 16 : Du tafraout au maïder : techniques et règles coutumières pour l'utilisation des eaux de surface au Maroc

  • Ce qui est remarquable dans ce chapitre c’est que depuis l'époque du Protectorat, l’auteur constate, «l'introduction du principe de domanialité de l'eau et les aménagements de "grande hydraulique" ont empêché l'extension des petits et moyens périmètres ». Ces mesures ont privé certains réseaux et certaines nappes phréatiques de toute alimentation, sans pour autant apporter la preuve de leur efficacité. Et en conclut que « l’heure semble venue de porter un regard nouveau sur les pratiques anciennes    en    mettant    des           techniques  modernes  confirmées  à la disposition des sociétés irrigantes ».

Chapitre 17 : Risques agro-alimentaires et collectivités territoriales au Maroc

  • Cette communication a été rédigée en 2005 à l’occasion de la 3ème rencontre du programme « Les sociétés méditerranéennes devant le risque ».
  • Faÿ constate que la stagnation, voire la régression de la quasi-totalité des productions agricoles, représentent pour le pays un ensemble de risques sociaux, économiques et politiques graves. Elles traduisent aussi l'échec de la plupart des interventions de l'Etat depuis les années 1930, échec résultant, dans une large mesure, du fait que les administrations et services centraux prétendent promouvoir les systèmes agricoles et pastoraux en faisant fi des pratiques coutumières et des organisations sociales du passé.
  • Pour finir ce chapitre le chercheur nous dit : « l'examen attentif des pratiques coutumières montre que les collectivités anciennes respectaient deux principes     longtemps              oubliés        et                     que            certains politologues redécouvrent aujourd'hui et qui sont :
    • le principe de subsidiarité,
    • le principe de développement soutenable.

Conclusions : Réactions et questions suscitées par la lecture des 4 sections présentées

Dans tous ces travaux et ses écrits G. Faÿ procède d’abord au diagnostic approfondi du milieu de son travail avant d’élaborer ses conclusions et recommandations.

A propos de ruralisme

Cet auteur est un ruraliste convaincu et bien résolu. Il prône toujours l’importance du travail sur le terrain. Le contact régulier, avec le milieu rural, nécessaire pour comprendre son fonctionnement et son évolution, est sa devise. Les interactions des milieux humains et naturels ne peuvent être comprises sans des séjours où le chercheur est attentif aux activités humaines des différents acteurs vis-à-vis des ressources naturelles et leurs conséquences sur l’environnement. Les enquêtes et l’observation attentive des réalités quotidiennes et des changements sociaux font partie intégrante de ces activités professionnelles.

Dans la page 15 de son livre G. Faÿ avait prédit, bien avant la publication des résultats du RGPH 2014, que

«les ruraux qui représentaient 92% de la population totale dans les années 1990, seront sans doute moins de 40% au recensement de septembre 2014». Il ne s’est pas trompé ! C’est dire l’intérêt que porte encore ce chercheur au milieu rural marocain bien qu’il n’y réside plus depuis 28 ans. A vrai dire, il n’a jamais perdu le contact ni l’intérêt pour ce pays où il a vécu durant 20 ans. Et qu’il aime tant !

Les nouvelles lois organiques relatives aux collectivités territoriales publiées au Bulletin Officiel n° 6380 en date du 23 juillet 2015 ne parlent plus de communes rurales. Il s'agit de la loi organique n° 14.111 relative aux  régions,  la  loi  organique  n°  14.112  relative  aux  préfectures  et  provinces  et  la  loi  organique  n°

14.113 relatives aux communes. Les cadres du Ministère de l’intérieur ne souhaitent plus parler de communes rurales en application de ces textes ! Pourtant les résultats du RGPH 2014, publiés presque au même moment que ces lois, annoncent le recensement d’une population rurale comptant près de 40% de la population totale du pays !

Je termine par un souci : j’ai l’impression qu’il y a moins de ruralistes et de spécialistes s’occupant du monde rural marocain nation et étrangers à la fois. J’espère me tromper. Quels sont les moyens nécessaires pour persuader les jeunes générations, estudiantines notamment, pour reprendre le goût au ruralisme et s’investir dans le développement du monde rural ?

Et du … Mal-développement

  • Au début des années 1980 le mal-développement était un concept nouveau, initialement utilisé par deux chercheurs inspirés de leurs travaux au Mexique, en Colombie et au Brésil (R. Dumond et F. Mottin : Le mal développement en Amérique Latine. Editions du Seuil, 282 pages, 1980). Gérard Faÿ en fait un leitmotiv en l’utilisant dans ses recherches, ses réflexions et ses écrits.
  • Le recours au concept de mal-développement est une tentative de ses différents auteurs pour contrecarrer la désuétude du mot « sous-développement », plus employé jadis, mais de moins en moins adapté aux situations nouvelles d’alors dans les zones rurales en Amérique latine ou
  • Le Mal-développement au Maroc a contribué au choix du premier travail de Faÿ dans les montagnes rifaines et telliennes comme il le dit bien dans son ouvrage (page 16). Ce choix a continué à l’animer durant tous ces travaux et même, actuellement, lors la sélection des articles repris dans son ouvrage, objet de notre rencontre.
  • Pour terminer je voudrais poser une Quelle est la différence que l’on peut faire entre les concepts de « sous-développement » et celui de « Mal-développement » ?
  • En guise de conclusion :
  • L’auteur ne cesse de se poser de questions face au paradoxe qui entoure les recherches et les actions qu’il a conduites ou auxquelles il a contribué. Les attitudes souvent passives, voire indifférentes, des décideurs et des politiques à l’égard de ses propositions et de ses Ni les rapports produits, ni encore les publications de ses communications n’ont eu les effets escomptés sur les responsables à qui incombe, en dernier lieu, la mesure de les concrétiser.